Il y a encore un an, le Pastef semblait invincible. Victorieux à la présidentielle de 2024 dès le premier tour, dominant les législatives avec 130 sièges sur 165, le parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité incarnait une alternance historique portée par des millions de Sénégalais. Mais la rupture brutale entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko le 22 mai 2026 a recomposé l’espace politique en quelques heures. Le parti au pouvoir peut-il traverser cette épreuve sans imploser ?
Un parti né dans l’adversité, éprouvé par le pouvoir
Le Pastef a une histoire particulière : fondé en 2014 par Ousmane Sonko, il a été dissous par décision administrative en 2023, avant d’être reconstitué sous pression populaire. Le parti a traversé la répression, les arrestations de ses cadres et les procès politiques. Cette adversité a forgé une cohésion militante exceptionnelle. Mais le pouvoir, avec ses compromis, ses arbitrages budgétaires et ses logiques institutionnelles, met à l’épreuve cette cohésion d’une façon que la répression n’avait jamais pu faire.
La crise de mai 2026 a mis au jour une tension structurelle : celle entre l’État et le mouvement. D’un côté, un président de la République qui découvre les lenteurs et les limites de l’appareil étatique. De l’autre, un leader charismatique qui exige une rupture immédiate et totale avec l’ordre ancien. Ces deux temporalités sont, par nature, difficilement conciliables.
Le congrès de Diamniadio : Sonko plébiscité à l’unanimité
Loin d’être affaibli par son limogeage, Ousmane Sonko a démontré sa force lors du premier congrès historique du Pastef, tenu le 6 juin 2026 à Diamniadio. Il a été élu à l’unanimité à la tête du parti : 583 voix sur 583 suffrages exprimés, avec un taux de participation dépassant 98 %. Le lendemain, lors d’un grand meeting à la Dakar Arena, il était officiellement investi comme candidat du parti pour la présidentielle de 2029.
Ce plébiscite envoie un message sans ambiguïté : la base militante du Pastef reste acquise à son fondateur, pas au président de la République. Pour Diomaye Faye, la situation est particulièrement inconfortable : il gouverne avec un parti dont il ne contrôle plus la direction, et un Premier ministre sans base parlementaire.
Des militants tiraillés entre deux légitimités
Dès l’annonce du limogeage le 22 mai, des centaines de militants s’étaient rassemblés spontanément devant la résidence de Sonko à Dakar, lui témoignant leur fidélité. Une mobilisation qui illustre l’attachement émotionnel de la base à son leader historique. D’autres voix au sein du parti ont cependant appelé à la discipline et au respect de l’autorité constitutionnelle du chef de l’État.
Cette dualité reflète une question de fond : qui est le vrai chef du Pastef ? Le président de la République qui en est issu, ou le secrétaire général qui l’a fondé et qui le dirige désormais officiellement ? La réponse du congrès est sans appel. Mais dans un système présidentiel, l’autorité institutionnelle appartient au président Faye — et c’est lui qui nomme les ministres et signe les décrets.
Vers une cohabitation de combat ou apaisée ?
La vraie question est celle de la gouvernabilité. Avec 130 sièges sur 165 à l’Assemblée nationale, le Pastef peut déposer une motion de censure contre le gouvernement d’Ahmadou Al Aminou Lô à tout moment. Sonko a déclaré qu’il ne le ferait pas, affirmant : « Il n’y a pas de crise institutionnelle au Sénégal. Ce sont les gens qui ont choisi de confier la présidence à quelqu’un et l’Assemblée nationale à un autre. »
Une posture qui ménage les apparences de l’unité tout en maintenant une épée de Damoclès permanente au-dessus de l’exécutif. Les analystes s’accordent : la situation est inédite dans l’histoire politique sénégalaise. Le chef du parti majoritaire préside l’Assemblée nationale tout en préparant sa candidature présidentielle contre le chef de l’État issu de ce même parti.
Les trois scénarios pour l’avenir du Pastef
Plusieurs trajectoires se dessinent pour le parti d’ici 2029. Le premier scénario est celui de la cohabitation apaisée : Sonko et Faye coexistent jusqu’à la présidentielle, chacun consolidant son camp, avant une confrontation électorale directe dans les urnes. C’est le scénario le plus probable à court terme, les deux hommes ayant tout intérêt à préserver les apparences de l’unité.
Le deuxième scénario est celui de la rupture ouverte : une motion de censure qui fait tomber le gouvernement, des élections législatives anticipées, et potentiellement une scission officielle du parti en deux formations concurrentes. Le troisième, plus improbable mais non exclu, est celui de la réconciliation : une médiation interne ou externe qui rétablit un modus vivendi entre les deux hommes.
Quel que soit le scénario, le Pastef ressortira transformé de cette épreuve. La question n’est plus de savoir s’il peut survivre à la crise — il en a la capacité structurelle — mais quelle forme il prendra à l’horizon 2029.
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Sources : France 24, Seneweb, RFI